Il est des formules qui, au-delà de leur apparente simplicité, portent une exigence implicite. « La Mauritanie est la vôtre » n’est pas une invitation à la possession, mais un rappel à la responsabilité. Elle s’adresse d’abord aux intellectuels et aux acteurs politiques, à ceux qui produisent le sens, orientent le débat et influencent les choix collectifs. Car dans un contexte régional mouvant, où les équilibres sont fragiles et les priorités souvent dictées par l’urgence, la permanence de l’intérêt national ne peut être abandonnée aux aléas des gouvernements ni aux fluctuations des rapports de force.

La tentation, récurrente, consiste à lier le destin du pays à celui de ses dirigeants du moment : soutenir sans réserve lorsque l’on est dans le cercle du pouvoir, ou s’y opposer systématiquement lorsque l’on en est exclu. Cette logique binaire affaiblit la capacité d’analyse et appauvrit le débat public. Elle installe une forme de myopie stratégique, où l’intérêt de l’État se confond avec celui du régime, et où la critique perd sa fonction corrective pour devenir posture.

Or, la Mauritanie ne saurait être prisonnière de ces cycles. Elle est une continuité historique, géographique et humaine, qui dépasse les hommes et les mandats. C’est précisément là que réside le rôle central des élites intellectuelles et politiques : maintenir cette ligne de continuité, protéger ce qui relève de l’intérêt supérieur, et alerter lorsque celui-ci est menacé, indépendamment de la nature du pouvoir en place. Être intellectuel, dans ce contexte, ne se limite pas à commenter l’actualité ou à produire un discours critique. C’est assumer une fonction de vigie : contextualiser, hiérarchiser, éclairer, avec une exigence d’indépendance vis-à-vis des appartenances partisanes et une rigueur qui refuse les simplifications.

De leur côté, les acteurs politiques sont confrontés à une exigence similaire. Gouverner ne consiste pas uniquement à exercer le pouvoir, mais à l’inscrire dans une vision qui transcende le court terme. Cela implique d’accepter la critique lorsqu’elle est fondée, de distinguer entre opposition systématique et opposition constructive, et de reconnaître que certaines questions – sécurité nationale, cohésion sociale, souveraineté économique – doivent être traitées dans une logique de consensus minimal.

Sans cette conviction comme socle, aucun dialogue ne peut véritablement aboutir. Toute tentative de concertation, aussi bien intentionnée soit-elle, se videra de sa substance si elle n’est pas portée par une conscience claire de la primauté de l’intérêt national. Car dialoguer sans référence commune revient à juxtaposer des intérêts divergents sans jamais les dépasser, condamnant ainsi toute dynamique collective à l’immobilisme.

Dans un tel contexte, la Mauritanie risque de demeurer l’otage de calculs étroits, capturée par des acteurs plus soucieux de leurs positions que du devenir collectif. L’ingratitude, ici, ne relève pas d’un jugement moral, mais d’un constat politique : celui de l’oubli que la nation précède et dépasse ceux qui la dirigent ou prétendent parler en son nom.

Dans le contexte mauritanien, ces enjeux prennent une dimension particulière. Entre pressions économiques, défis sécuritaires dans l’espace sahélo-saharien, et nécessité de consolider les acquis institutionnels, le pays évolue dans un environnement où chaque décision a des répercussions durables. L’absence de vigilance intellectuelle et politique ouvre alors la voie à des choix dictés par l’urgence ou par des intérêts étroits, au détriment d’une stratégie cohérente.

En définitive, « La Mauritanie est la vôtre » ne peut rester une formule incantatoire. Elle doit devenir un principe structurant qui guide à la fois l’action politique et la production intellectuelle. C’est dans cet écart entre les discours et les pratiques que se joue aujourd’hui une part essentielle de l’avenir du pays.

À ce titre, le moment est venu pour la classe politique mauritanienne de franchir ce seuil critique, en rompant avec des schémas de pensée devenus inopérants, pour s’inscrire dans une approche renouvelée, fondée sur la primauté de l’intérêt national et la lucidité stratégique. Car à défaut de cette rupture, aucun dialogue ne produira autre chose qu’un consensus fragile, sans portée réelle, et sans effet durable sur la trajectoire du pays.

Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique